Je quitte Strasbourg. Enfin, à vrai dire, je ne quitte pas vraiment Strasbourg, j’ai déménagé depuis plusieurs mois déjà. Mais aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui je quitte Strasbourg. Jusque là, j’étais simplement parti pour un temps indéterminé. Je n’avais jamais senti que je laissais à jamais la ville et toutes les expériences que j’y ai vécues, toutes les personnes que j’y ai rencontrées. Là, alors que je me dirige à pied vers la gare, la réalité me rattrape, explosive. Je ne vis plus ici. Je ne suis plus Strasbourgeois. Je ne suis plus avec Catalina. Le divorce est complet.

Me frappe alors une nostalgie dévastatrice, je hais ces moments, boule dans la gorge, besoin de pleurer mais les larmes ne sortent pas, j’essaie de penser à autre chose, de ne pas penser; mais il est déjà trop tard. La ville est peuplée des fantômes de mes dix dernières années. De mon fantôme, arpentant les rues avec Catalina, parlant de tout, de rien, essayant de trouver un sens à la vie, un projet, quelque chose qui nous anime et nous pousse vers l’avant. Je me revois rêveur, désirant plus que tout m’échapper de cet endroit, que j’ai toujours trouvé un poil tristounet, étouffant dans ses teintes rose sombre et usé. Je revis les moments heureux, les apéros pris sur les quais de la Petite France, les balades à vélo jusqu’à Kehl en Allemagne, les sorties à l’Orangerie. Notre rencontre, nos premiers contacts, nos premiers baisers. Notre premier appartement rue des orfèvres, le deuxième rue Austerlitz, le troisième rue des frères, le quatrième et dernier quai au sable.

Comment en suis-je arrivé là? À quitter tout se qui me construisait depuis des dix dernières années? Dans ces moments, on ne pense jamais aux raisons qui nous semblaient tellement justes, tellement valables de nous séparer. Et au fond de moi, je sais que c’était nécessaire, que nous étions arrivés à un point de non-retour; le couple que nous formions n’existait plus, nous en défaire était le seul moyen de continuer à avancer. Je me souviens alors de son retour de voyage en Espagne et au Portugal, où elle m’annonçait pour la première fois qu’elle voulait divorcer. Elle s’était rendue compte qu’elle voulait des enfants, et comme moi je n’en voulais pas, elle n’en voulait pas avec moi. Le sentiment d’impuissance qui m’avait assommé à ce moment est encore présent dans mon corps. Comment décider à ce moment si je voulais ou non un enfant avec elle? Devais-je dire lui dire qu’en fait si, j’en voulais, et me demander le restant de ma vie si je n’avais pas pris cette décision par peur de la perdre plus que par réelle envie d’avoir des enfants? 

Une chose en entraînant une autre, nous sommes tout de même restés un an ensemble après cette annonce. Dans cet appartement trop petit pour nous deux et notre chat, nous vivions comme si rien ne s’était passé. Entre des métiers qui nous usaient et des vocations que l’on essayait de consolider, le couple vivotait dans l’inconscience. Je lui proposais plusieurs fois de trouver un lieu plus grand où nous pourrions chacun avoir notre espace. Elle acceptait d’abord, puis finissait par changer d’avis, en m’expliquant en pleurant qu’elle avait besoin de vivre seule. En décembre elle a déménagé pour s’installer en colocation avec une amie à elle. Quelques mois plus tard, nous lancions la procédure de divorce.

J’ai passé un an seul, déprimé, dans cet appartement beaucoup trop sombre et trop froid, quai au sable, ma chatte endurant bravement tous les aléas de mes émotions; crises d’angoisse, de tristesse, apathie, fatigue, puis revirement complet, joie, chants, hyper-actif, avant que le soufflet ne retombe. J’ai voulu quitter Strasbourg au plus vite. Le moindre recoin de cette ville m’évoquait Catalina dans nos jours heureux. Je ne sortais que pour aller travailler, faire mes courses, aller chez le médecin, le kiné. Je n’existais plus, je me laissais vivre. Partir était devenu une nécessité.

Mais aujourd’hui, je ne pense pas aux bonnes raisons que nous avions de nous séparer, ou de vouloir quitter Strasbourg; je pense aux bonnes choses que nous avons développé ensemble, notamment cette force d’aller chercher toujours plus loin, de ne jamais baisser les bras, de vouloir tenir un rêve jusqu’au bout : celui de vivre comme nous l’entendions, sans compromis, sans regret; celui de vivre de notre passion, sans même bien savoir de quelle passion il s’agissait. Et Strasbourg nous a offert un terrain parfait pour notre évolution.

C’est tout cela que je quitte à présent, et avec cette rupture, je sens que quelque chose en moi s’éteint, silencieux, comme après un long coma. La tristesse d’avoir perdu un être cher me submerge, et je ne la contrôle pas. Je ne veux pas la contrôler.

Tout ce que nous vivons est expérience, mais juste aujourd’hui, je veux sentir les choses, plutôt d’y chercher des leçons à apprendre.

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