Les décors changent, les visages aussi. Les couleurs, la lumière, l’air, on est pourtant sur la même planète, dans le même pays, mais tout semble différent. Comme une réalité alternée, un monde parallèle, où seuls quelques détails trahissent l’environnement. Et pourtant, cette réalité n’est pas moins réelle que l’autre; au contraire, elle est ma nouvelle réalité.

Nouvelle ville, nouvel appartement, je voulais du changement, je voulais laisser derrière moi un endroit chargé d’échecs, de tristesses, de frustrations. Dans un premier temps, je m’étais dit « change de pays, change tout, ce sera plus simple, une nouvelle aventure, un nouveau décor, une nouvelle langue, quoi de mieux pour se renouveler? ». Alors j’ai fait des plans sur la comète, pourquoi pas l’Australie? Pourquoi pas l’Espagne? Ou l’Argentine?

J’ai commencé par quitter mon job. Je n’étais plus en mesure de jouer agent-double, employé-modèle le jour, rêvant de libertés, de musique, de création la nuit. Eventuellement l’employé a pris le dessus sur l’artiste, le relayant au rang de simple rêveur. Alors j’ai tué l’employé. J’ai effacé toutes les traces de mon crime, j’ai quitté les lieux au plus vite, me suis réfugié dans un village abandonné de Moselle, chez mes parents; pas très malin, forcément, le premier endroit où l’on va chercher le présumé coupable, c’est auprès de sa famille, de ses proches. Mais je n’avais plus nulle part où aller. J’étais un criminel malgré moi, homicide involontaire, je n’avais pas conscience de la portée de mon geste, monsieur le juge! J’ai fait ce qu’il me semblait nécessaire, j’ai suivi mon instinct de survie!

Et c’était véritablement devenu une question de survie; chaque fois que je me rendais sur mon lieu de travail, je rêvais d’accident, de chute mortelle, d’agression physique me mettant dans l’incapacité de me déplacer. Je m’imaginais passer sous les rails du métro, sauter d’une fenêtre, peut-être me pendre? Ou vider un flacon d’ibuprofène? Je préférais mourir plutôt que de passer 7 heures enfermé dans cet endroit, mon « lieu de travail »; celui qui allait me voir évoluer, mon premier pas vers une vie rangée, musique le week-end, concert une fois par an, à la fête de la musique, plus trop le temps de bosser ma gratte, tu comprends, et surtout plus du tout motivé, de toutes façons il n’y a jamais rien qui se concrétise, heureusement que j’ai mon taf, sinon je serai dans la merde, plus le temps d’écrire non plus, de toutes façons je n’ai pas grand-chose à raconter, mes jours se suivent et se ressemblent, ils ne se ressemblent même plus, ils se sont solidarisés, forment un seul et même bloc, une longue journée de plusieurs années jusqu’à la retraite.

Vous comprendrez donc, madame la juge, que je devais tuer ce personnage, avant de ne devenir lui. C’était même déjà trop tard, je m’en suis rendu compte après-coup. Déjà, je ne savais plus ce que c’était, être moi-même, être libre, libre mais limité seulement par moi-même. Je ne savais plus ce que je voulais; ou plutôt, j’avais oublié. Je ne savais plus qui j’étais. Musicien? Chanteur? Guitariste? Vendeur de produits hi-tech? Tarologue? Yogi? Ecrivain? Divorcé? Amoureux? J’étais tout cela en même temps, et vous comprendrez, monsieur le juge, que cela fait beaucoup, pour un seul et unique cerveau.

Alors j’ai fait ce que je savais faire de mieux, j’ai angoissé, jusqu’à ne plus pouvoir respirer, puis j’ai pris la fuite. D’abord pour l’Espagne. Peut-être pourrais-je m’y installer? Suffisamment loin du lieu de mon crime, mais assez proche pour que je le garde à la mémoire. Puis je suis parti au Mexique. Après tout, pourquoi pas? L’opportunité s’est présenté, je l’ai saisi, et qui sait? Le Mexique, terre d’exil? Je pourrai devenir chaman peut-être? À défaut de pouvoir me guider moi-même, prétendre guider les autres pour masquer mon propre malaise.

Mais en vérité, madame la juge, je ne cherchais pas un endroit où vivre, mais un endroit où fuir. Et, alors que nous explorions sites archéologiques, ésotériques, que nous rencontrions des lecteurs de tarots, de runes nordiques, de cartes astrales, des gardiens de sites sacrés, au milieu de cette aventure éreintante et enivrante, j’ai compris. Fuir maintenant, c’était fuir toute ma vie. Un ami m’avait dit, avant que je ne quitte Strasbourg, que je risquais fortement d’embarquer mon malaise, mon mal-être avec moi. J’ai fait plus que l’embarquer, je l’ai pris à bras-le-corps et ensemble nous avons parcouru un bout de ce monde. Depuis le Mexique, j’ai compris que je n’étais pas un « voyageur », un « traveler », mais un simple fuyant, un effrayé de la vie, qui espère que l’herbe sera plus verte et plus fraîche ailleurs, que le monde sera moins dur, plus léger.

Le poids de l’atmosphère ne change pas selon la terre que je foule. Le faix du passé, des années qui défilent en 5G, des décisions prises pour le meilleur comme pour le pire, des actes manqués, ne disparaissent pas en descendant de l’avion. Essayer d’oublier ce malaise en s’oubliant soi-même dans la fuite, c’est s’exposer à un retour de flammes inévitable. Alors maintenant, moi, le couard de la vie, le faible d’esprit mais grand rêveur, je dois me montrer à la hauteur de cette nouvelle réalité, madamonsieur le juge, et pour cela, je suis prêt à faire le nécessaire, à purger ma peine, au sens propre du terme. Oui, purger, nettoyer, purifier, la transformation passe par l’affrontement du sale, du sombre, des ténèbres, d’un reflet peu flatteur de moi-même. Jusqu’à non pas l’effacer, non – avez-vous déjà essayé de frotter un miroir pour en faire disparaître votre reflet, monsieur Madamelejuge? – mais le tolérer dans un premier temps, le comprendre ensuite, et finir par l’accepter. Non comme image fixe et définitive, mais comme une photo prise à un instant T, d’un être en constante évolution.

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