Les jours sont des secondes, les mois des minutes. Le temps défile comme le paysage depuis un manège. De plus en plus vite. Trop vite. J’essaie de fixer mon attention sur le pompon, pour décrocher un nouveau tour, mais le gardien du manège, voyant chaque fois ma main se rapprocher du fruit de mon désir, tire sournoisement sur sa corde, envoyant hors de ma portée d’enfant l’objet de ma quête. Ma raison de vivre. Je le regarde avec haine. Il rigole. De ce rire qui veut me rabaisser, me faire comprendre que je ne le mérite pas, ce pompon, que je ne suis pas prêt, pas assez grand. Vieux con. Retourne donc t’enfermer dans ton cabanon à mater nos mamans derrière tes yeux pervers et vitreux d’alcool.

Je me rassois lourdement dans ma voiture Donald. De toutes façons, le manège continuera de tourner, pompon ou pas. Autant profiter du peu de tour qu’il me reste. Je regarde les autres mômes rager, avec, dois-je l’avouer, un air un peu hautain et détaché. Ne comprennent-ils donc pas ? N’ont-ils pas eu la même révélation que moi ? Le système est perverti par la main de l’Homme. Tout ce qu’on veut, c’est nous contrôler, nous garder dans l’espoir que notre situation pourrait toujours être meilleure, nous faire sentir juste ce qu’il faut de misérable pour nous empêcher de prendre des décisions par nous-mêmes.

Le défilé de paysage commence à me donner le tournis. Je me concentre sur le volant de mon Donald, braquant à gauche, à droite. Encore une illusion de contrôle sur ma situation. Le chemin est tout tracé, et il ne fait que tourner en rond. Certains ont pu monter dans des avions, et ont ainsi acquis la capacité de faire monter et descendre leur engin. J’étais arrivé trop tard pour ceux-là, mais la voiture Donald me convenait parfaitement. J’adore Donald. Les aviateurs se croient meilleurs que nous autres, parce qu’ils peuvent monter, et rester en l’air. Ils ne réalisent même plus qu’ils sont dans la même ronde que nous. Ils croient avoir plus de chance d’attraper le pompon de là-haut, se croient d’intelligence avec le vieux pervers, mais ne se rendent pas compte qu’ils sont manipulés comme nous autres.

Ma mère attend patiemment la fin de mon tour, sur le côté. Je la regarde quand je passe à côté d’elle, elle sourit, elle me fait coucou. J’ai voulu monter dans ce manège à cause de toutes ses lumières et de sa musique joviale, entraînante. Mais de l’intérieur, les ampoules me piquent les yeux, et les haut-parleurs trop forts me donnent mal à la tête. Je ne peux plus lui dire que je veux partir, que j’en ai marre. C’est trop tard, elle ne contrôle pas la machine, je dois rester jusqu’à la fin. J’ai vu avant des parents s’énerver contre leur môme parce qu’il réussissait à chaque tour à décrocher le pompon, les obligeant à rester plus longtemps. Ma mère n’aura pas ce soucis avec moi ! Je regarde l’élu, le pourfendeur de pompon. Il n’a pas vraiment l’air de s’amuser plus que les autres. Après tout, il ne fait que tourner en rond, même s’il aura tourné beaucoup plus longtemps que nous autres.

Le vieux pervers tente une dernière fois de me appâter, posant quasiment le pompon sur mes genoux. Pense-t-il vraiment qu’il va m’avoir ainsi ? Je l’ignore de mon air le plus princier, lui, son foutu pompon, son manège de merde avec sa musique trop forte, ses lumières épileptiques et ses peintures moches de personnages célèbres. Qu’ils aillent au diable, j’en ai marre de tourner, marre de ce fichu torchon dégueulasse qu’on nous présente comme le saint-graal au bout d’une corde, je veux sortir, courir, sauter, mettre des coups de pied dans les tibias du vieux pervers et des coup de poings dans ses couilles. Je veux lui faire bouffer son tissu crados et foutre le feu à son manège en dansant à poil autour et en chantant à gorge déployée. Ça lui apprendra à jouer les malins avec plus petit que lui.

Les lumières se calment et la musique s’arrête. Je me promet de ne plus jamais monter dans ces attrapes-nigauds. Mais mon faible esprit enfantin oubliera bien trop vite ce serment devant d’autres manèges, plus grands, mieux peints, et équipés d’avions Donald. Les jours sont des secondes, les mois, des minutes, et nous tournons en rond, toujours frustrés, jamais satisfaits, sous l’illusion de chemin créée par nos pompons.

Selfie avec le bff

Share: