T’as changé, vieux

Publié le
Popocatepetl
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Hier, révélation. Alors que je me repasse quelques uns de mes anciens -pas si vieux- morceaux, je me rend compte qu’ils sont complètement à côté de la plaque. Ligne de chant bancale, rythme bordélique, harmonie un poil pauvrette, texte obscur, ou au mieux assez flou, etc. Tous les défauts rendant leur exécution en live compliquée me sautent à la gorge, alors que jusque-là je portais la faute principalement sur mes talents d’interprète. Qu’avais-je en tête lorsque je les ai écrits et enregistrés? Non, le problème n’est pas ma vision et mon intention d’alors, mais plutôt mon regard actuel. J’ai changé, je crois.

T’as changé, vieux.

Oui, j’ai changé. J’ai tout fait pour, en fin de compte. L’année dernière, je me remettais à écrire et composer, essayant par tous les moyens de sortir trois notes originales sur quatre rimes dignes d’intérêt pour accoucher des chansons complètes. Et c’était galère sa mère. La composition, comme toute forme de création je suppose, nous renvoit directement à nous-mêmes. Quel que soit le support de notre art, on tourne toujours autour de la même question : qui suis-je?

La question est posée sur un plan pratique dans un premier temps; quel type de musicien suis-je? Instrumentiste? Chanteur? Auteur-compositeur-interprète? Quel style je veux faire? Dans quelle langue je veux écrire?
Puis les questionnements s’élargissent : quelle légitimité j’ai à faire ce que je fais? Quel est mon but réel, le message que je veux faire passer? En ai-je seulement un? Je suis qui moi, pour prétendre porter un message dans une chanson? Quel type de message me caractérise? Qu’est-ce que je pourrais raconter d’intéressant avec une approche originale? Suis-je moi-même intéressant et original? Ou juste une copie, un imposteur, un ersatz de chanteur indie rock à la sauce pop mal assumée? Est-ce vraiment cela que je veux faire de ma vie? Ecrire, composer, enregistrer, pendant des heures, des jours, des semaines, pour finir noyé dans la masse informe et infinie d’artistes sur internet, courant après les likes, les followers, les streams, les agents, les radios, les concerts, avec ce même pas lourd et lent caractéristique de nos cauchemars, où des jambes de coton tentent d’emmener un esprit affolé dans un corps trop lourd.

En général, lorsque j’arrive au fin fond de cette remise en question de la justesse de mes choix et de l’utilité de ma vie, naissent quelques mots qui formeront l’accroche d’une chanson. Alors tout s’enchaine. Les mots deviennent des vers, les vers des couplets, un refrain, la guitare saute sur mes genoux, mes doigts cherchent les accords, ma voix une mélodie, mon esprit trop comprimé se relâche, et chaque relâchement est une nouvelle avancée. Ouf. Je suis encore capable d’écrire. Je n’y croyais plus. Je suis épuisé.

Comme je trouvais ce processus un tantinet toxique, j’ai cherché à améliorer mon écriture. Sans vraiment y croire, car j’avais assisté par le passé à des cours de songwriting à Londres, qui se résumaient un joyeux foutoir ne menant nulle part. J’en avais conclu que l’art de la composition ne s’enseignait pas, et qu’il s’apprenait uniquement par la pratique. Qu’à force d’écrire, on finirait bien par trouver un flow, une sorte de mécanisme automatique s’enclenchant à volonté.

Je n’imaginais pas le cheminement spirituel qui se cachait derrière mon processus de composition, et surtout, à quel point il se révèlerait aléatoire : je peux passer des mois, des années sans rien écrire, ou alors de façon très sporadique, comme j’ai pu pondre par le passé trois chansons en une semaine.

J’ai finalement rejoint, par un concours de circonstances bien long à expliquer dans cette chronique trop étalée, des ateliers d’écriture qui modifient peu à peu mon approche créative. Au lieu d’attendre l’inspiration divine, on travaille la matière, les mots, par des exercices, comme un artisan joaillier travaille son métal pour lui imprimer la forme et les motifs voulus.

Une des clés réside dans la capacité à se fixer ses propres limites, pour ne pas se noyer dans le champ des possibles qu’offre la création artistique. L’artisan connaît les limites de ses outils, de ses métaux, et sait comment les sublimer, en les chauffant, les tordant, les polissant jusqu’à l’obtention du résultat voulu.

Mais ne cherche-t-il pas aussi, au fond, à laisser s’exprimer son matériau, plutôt qu’à s’exprimer lui-même à travers son ouvrage? Et dans ce lâcher-prise, cette acceptation de notre impuissance face à ce que l’on pense pouvoir contrôler, ne trouve-t-on pas alors un compromis, une harmonie, entre la création et son créateur?

En d’autres termes, si l’on est capable de diriger l’écriture plutôt que de la contrôler, notre inconscient trouve son chemin pour exprimer ce qu’il nous tient à cœur d’exprimer. Ce même inconscient qui nous relie tous, nous autres humanoïdes, sur un plan que l’on cerne difficilement. Nos créations deviennent ainsi des reflets qui nous aide à mieux nous comprendre, et nous font ainsi grandir.

On écrit des chansons autant que les chansons nous écrivent.

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