Yo sólo quiero caminar, como corre la lluvia en el cristal, como camina el río hacia el mar
Je veux juste marcher, comme court la pluie sur le cristal, comme marche le fleuve vers la mer

Écrivait Paco de Lucía, alors qu’on lui reprochait un métissage de plus en plus assumé de son flamenco originel. Juste marcher, continuer à avancer, explorer, ne pas se limiter aux territoires connus, ne pas avoir peur de changer d’horizon.

« De Paco de Lucía, tu peux tout imiter, sauf la coupe de cheveux », me répétait mon prof de guitare flamenca. Je garde un souvenir mystique de ses leçons, dans son appartement que le soleil de Séville ne parvenait à éclairer, à quelques pas de la Plaza de la Seta. Aucun support papier, que ce soit partition ou tablature. Seulement mes oreilles, et mes mains, qui paraissaient deux pieds gauches à côté de sa virtuosité flamenca.

Lorsque j’ai rencontré Jose del Valle, je peinais depuis plusieurs mois à m’affirmer comme guitariste, pis comme musicien, ou comme « artiste ». J’avais tenté maladroitement de m’imposer comme un mec à qui on ne la fait pas lors de nos premiers échanges, un gars qui n’avait pas eu peur de s’endetter pour partir vivre son rêve à l’étranger : deux ans auparavant, je partais au Royaume-Uni pour rejoindre une école de musique et suivre un cursus de guitariste. Mais je cherchais surtout à masquer la déconfiture intérieure qui avait suivi mon retour en France un an après, et cette amertume d’un nouvel échec que je n’arrivais pas à assumer. Je parle d’échec non pas en terme de diplôme, mais en terme de définition de rêves. J’avais bien ramassé un papier officiel lors de mon passage en Grande-Brexitagne, mais à quoi bon? Pourquoi? À quoi ça me servait? Était-ce vraiment ce que je voulais?

Trop de remises en question que je tentais à tout prix de fuir, m’envolant ainsi pour Séville un an plus tard, en tant que stagiaire dans une agence de communication. La musique était devenu plus une pression, un rappel de ma petitesse, de mon incapacité et de mon inutilité en ce bas-monde. Mais je tentais désespérément de ne pas perdre la face. Aussi, mon premier acte inconsidéré en Andalousie fut d’utiliser mes maigres rentrées d’argent pour investir dans une guitare flamenca et prendre des cours. J’étais persuadé, après avoir vu pour la première fois un tablao flamenco en live, d’avoir trouvé là ma raison d’être. Quand j’y repense, je me rend compte que ce choix a été tout aussi vital dans ma formation que mon année à Londres.

La guitare flamenca, comme la guitare acoustique, ne pardonne pas vraiment. Elle demande de la pratique, de la justesse, de la précision. Elle demande aussi une maîtrise de la main qui gratte les cordes, la main droite pour le droitier que je suis. Je pensais avoir atteint un niveau raisonnable de ce côté, ayant passé des heures et des heures à enchaîner des exercices de jeu au médiator avec métronome. Mais sans ce petit bout de plastique de rien du tout, il ne restait plus grand-chose de ma tenue rythmique. Quelques arpèges basiques aperçus par-ci, par-là, loin de faire l’affaire pour bâtir les bonnes bases d’une technique de guitare flamenca.

Il me fallait donc tout reprendre depuis le début. Je n’étais pas encore habitué à ce genre de cycle de construction-déconstruction-reconstruction propre à un parcours artistique, aussi la réalité avait été dure à accepter. Mais je me prêtais au jeu. Chaque jour, je saisissais courageusement cette guitare au manche plus large et aux cordes plus souples pour enchaîner de nouveaux exercices; j’écoutais Paco de Lucía, en boucle, deux albums, « Almoraima » et « Fuente y Caudal », et tentais de retranscrire à l’oreille « Entre dos aguas ». Chaque semaine je revoyais Jose, faisais le point, et réalisais à quel point le chemin était encore long. Mais je commençais à sentir le début d’un appel; quelque chose de concret attirait enfin mon attention dans la musique. Je crus tout d’abord qu’il s’agissait du flamenco en lui-même. Je compris toutefois après quelques mois de pratique que c’était surtout le contact avec un instrument aux sonorités acoustiques qui me redonnait le goût des accords et mélodies. Cette prise de conscience fut l’élément-déclencheur qui me poussa à prendre des cours de chant, action qui elle-même débloqua ma plume et me permis de coucher à nouveau des textes sur le papier.

En tous cas s’il y a une chose que je m’emploie à copier de Paco de Lucía aujourd’hui, c’est cette volonté de vouloir avancer, avec la simplicité et l’inexorabilité d’un fleuve courant vers la mer.

Sòlo quiero caminar

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