La gouttière de mon immeuble est percée. Un détail auquel on aurait vite fait d’accorder une importance bien limitée. Et pourtant, à chaque fois qu’il pleut, le trou laisse tomber de fortes gouttes sur la troisième marche du petit escalier menant à ma porte d’entrée. La force et la taille des gouttes varient selon l’intensité de la pluie. La marche en grès des Vosges quant à elle se laisse toujours plus entamée au fil des saisons. Et la cicatrice dessinée par cette inéluctable succession de gouttes se fait toujours plus béante, jusqu’à réussir à détacher de petites pierres de la taille d’une pièce de deux euros. À chaque averse, j’assiste, impuissant, aux percussions tombantes et à la sourde résonance de l’eau sur la roche. Ploc, ploc, ploc.

Persévérance! me crie ce spectacle à chaque météo couverte. Emprunt d’une sagesse asiatique venue de je-ne-sais-où, l’histoire de l’eau des torrents sculptant les roches avec le temps s’anime devant mon esprit endormi. Un vieux sage beaucoup trop petit et à la longue moustache parabole d’une voix pincée mais résonnante : vois la taille et la masse d’une goutte d’eau, et pourtant à force de tomber toujours au même endroit, elle force la roche à se résigner et à se laisser manger, averse après averse. Ploc, ploc, ploc, ploc.

Sagesse asiatique? Maintenant que j’y repense, c’est peut-être plutôt le supplice de la goutte qui me fait unir cette histoire à l’Extrême-Orient. Une goutte qui tombe toujours au même endroit sur le sommet d’un crâne humain l’entamerait-elle comme elle entame mes escaliers? En tous cas, je peux concevoir qu’elle rend fou. Ploc, ploc, ploc, ploc, ploc.

Ils disent que tant qu’on n’abandonne pas, on ne perd pas. Or dans ce cas, de la goutte qui revient à chaque averse, ou de la pierre de mon escalier qui, même percée, continuera à exister mais dans une forme altérée, qui gagne? Qui perd? Qui abandonne? La goutte, incapable de choisir un autre point de chute que celui défini par le trou de la gouttière? Ou la roche qui se laisse dévorer? Tant qu’on n’abandonne pas, on ne perd pas. Encore faut-il savoir pourquoi on lutte, et qu’est-ce qu’on perd. Qu’est-ce qu’on gagne? La goutte cherche à atteindre le sol, la terre, pour être absorbé, transformée. La roche, elle, redevient poussière et rejoint la même pachamama. Ploc.

Ma vie elle-même n’est que le résultat d’une succession de transformations. Elle n’en est même pas la finalité. Je continue à changer, jusqu’à la dernière expiration de ce corps physique. Puis hop! Comme la goutte, comme la roche, retour à la pachamama. Et dans ce cycle inéluctable, je suis là, assis, béat, à lutter contre ma propre apathie pour donner un sens aux transformations qui m’animent. Est-il seulement possible de leur donner un sens? J’ai parfois l’impression de juste m’agiter pour n’y jamais penser. Toutes ces choses que mon corps fait sans que je n’en aie le contrôle me filent des angoisses existentielles. Je respire, je cligne des yeux, j’avale ma salive. Mais ce n’est pas moi qui décide. Quand il en a besoin, mon corps choisit les actions qui lui conviennent, sans même prendre la peine de m’avertir. Pas un texto, pas un post-it, rien. Pire encore, en cas de grand danger, froid intense, infection grave, le corps se met en mode survie et protège exclusivement les organes vitaux, abandonnant volontairement les extrémités, doigts, mains, pieds, bras, jambes. Je ne peux pas moi, me dire, « ok, on lâche un poumon mais on garde nos pieds ». Je n’ai même pas la possibilité de négocier. Ce corps que je crois contrôler me mène par le bout du nez. La pluie se fait plus dense. Plocplocplocplocploc.

Pour revenir à nos gouttelettes, si nous sommes nés poussière et que nous redeviendrons poussière, il m’est alors plus agréable de me laisser guider par l’idée d’une âme qui habite ce vaisseau physique, et qui, elle, trouve un sens autre, plus élevé, plus large, plus universel en somme, à nos agitations terrestres. Mais alors, qui contrôle qui? Le corps limite l’âme, mais l’âme anime le corps. Ou, comme chantait à peu près Vanessa Paradis, l’un sans l’autre, c’est un p’tit zombie, un mort-vivant bien décrépit.

Ploc.

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