Le poids de la musique au gramme

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Comme tout humain normalement constitué au 21e siècle, le petit doigt de ma main gauche me fait parfois mal, à force de soutenir mon smartphone (ou la main droite je suppose, pour les gauchers). Je passe beaucoup trop de temps sur cette prouesse technologique, pour un usage qui ne nécessite pas un quart de ses capacités : les réseaux sociaux.

Il paraît que quand t’es artiste aujourd’hui, il FAUT être actif là-dessus, faire ta propre réclame, être le chef de projet communication, marketing, le producteur, le réalisateur de ton projet. Je lisais il y a peu une interview de John 5 (l’ancien gratteux de Marilyn Manson), qui trouvait ça trop génial le fonctionnement de la musique aujourd’hui, parce qu’on peut partir de rien, publier plein de trucs et devenir une star. Je trouve que ce point-de-vue est limite boomer sur les bords, ou en tous cas celui d’un artiste qui a percé en l’an 10 av. YT (avant Youtube). De mon point-de-vue de Monsieur Personne depuis une petite bourgade récemment élue capitale culturelle, internet n’a rien de magique.

Depuis quelques années, le web a viré son costume de saint-patron des esprits créatifs et s’est vêtu d’un bel ensemble noir à cravate bleue de businessman intransigeant. Google et Facebook ont Uberisé nos écrans, et la liberté d’expression et de création passe désormais par un contrat, qu’ils appellent les règles de la communauté. Mais moi qui fais pourtant partie de cette communauté, je n’ai jamais participé à l’édition de telles règles. Ces textes sacrés ont été soufflés par les annonceurs, qui paient pour que l’on voit leur pub et qui ne veulent pas être associés avec des messages pouvant nuire à leur image. Une fois de plus on donne l’avantage à celui qui paie au détriment de celui qui crée le contenu permettant pourtant de facturer les annonceurs.

Mais bon, ça c’est un problème que plus personne n’ignore, surtout depuis la sortie de ce documentaire sur Netflix qui dénonce ce système d’aspirateur à attention servant à afficher toujours plus de pubs et engranger toujours plus d’argent, sans jamais prendre en compte la variable « humaine », « éthique », dans l’algorithme. Revenons à notre guitariste gothique; il suffit donc d’être très bon, de publier régulièrement, et hop! magie, on est repéré et on devient riche et célèbre. Et c’est vrai, selon lui, car le groupe ‘Journey’ a trouvé son chanteur comme ça, sur Youtube, un philippin qui chantait dans un karaoké. Le problème, c’est que l’exemple d’une réussite exceptionnelle ne peut être systématisé à l’ensemble de l’industrie. Combien de chanteurs, peut-être meilleurs que celui retenu, auraient pu assurer le rôle, mais n’apportaient pas un storytelling à mettre en avant pour faire un peu de pub au groupe?

John5 affirme aussi qu’aujourd’hui c’est l’individu qui est aux commandes de sa carrière, non pas une maison de disques. Ce qui peut être vrai également, vu de l’extérieur, mais dans les faits ce sont ces plateformes sociales qui commandent nos carrières. Publier régulièrement, du contenu original mais pas trop pour correspondre à ce que est le plus partagé et recherché, à des moments précis de la semaine ou de la journée, savoir se mettre en avant visuellement, être constamment actif, réactif, intégrer dans son quotidien le partage de stories, de réels, ou je ne sais quel tiktokerie moderne, etc. Sinon on n’existe pas.

Et cette pression du tout, tout de suite, tout le temps, pèse sans qu’on s’en rende compte sur les épaules de tous les créateurs de contenu ayant percé grâce au web. Il y a quelques temps, Mateus Asato, guitariste brésilien formidable qui a connu ses heures de gloire grâce à Instagram, mettait en suspens son compte. Son action avait marqué tous les guitaristes actifs dans le game, certains n’avaient pas hésité à publier des vidéos de soutien, et à mettre en avant la pression constante qui pèse sur leurs épaules. Cette pression ne vient pas des maisons de disque, ni d’eux-mêmes, mais des réseaux sociaux.

John 5 a connu un tout autre monde, une autre forme de pression, ne l’oublions pas; l’industrie de la musique a toujours été intransigeante, exigeante dans le fond, et je peux comprendre son point-de-vue : de l’extérieur, ça a l’air facile, il suffit de, et le monde est notre audience. Mais n’être personne et se retrouver noyé dans la masse d’inconnus qui veulent tous leur heure de gloire, en se disant que le monde entier est susceptible de nous voir, est source de pression que toutes les épaules ne sont pas forcément prêtes à assumer en début de carrière. Enfin, faut-il rappeler tous les artistes que l’on voit tous les jours, qui sont indéniablement géniaux mais ne savent pas forcément se mettre en avant, par modestie souvent, par manque de confiance aussi? Pourquoi le monde ne les voit pas? Pourquoi Iron Maiden ne les recrute pas? Pourquoi John5, pourquoi??

Pour conclure, je pense en ce qui me concerne que j’entretiens une forme d’amour/haine avec les réseaux. Parce que j’aime bien développer des idées, publier du contenu, voir mon évolution à travers mes publications, essayer de toujours améliorer mon visuel, gagner en aisance face à la caméra, etc. Mais je exècre la pression du like, du partage, et la culture du fake qu’elle engendre. Au fond aucun système n’est parfait, et il y aura toujours une entité pour essayer de monopoliser l’industrie, les maisons de disque autrefois, les réseaux sociaux et plateformes de streaming aujourd’hui. Mais on oublie, comme bien souvent, que nous autres consommateurs détenons le pouvoir. Par des simples clics, on peut donner de la valeur à un artiste. On ne peut pas faire tout le job, mais en tous cas lui signaler qu’il est sur une voie intéressante, et que ça peut valoir le coup pour lui de continuer à creuser.

Du côté des artistes, on peut choisir de jouer le jeu plutôt que de le subir, en assumant pleinement, comme le souligne Jean-Jacques Goldman, le rôle de maître d’oeuvre de notre propre carrière. Avoir une vision marketing claire de ce que l’on veut ne dévalorise pas notre art, mais au contraire permet de le sublimer, de lui donner vie dans le monde.

Maintenant, ai-je écrit cette chronique pour me convaincre moi-même d’arrêter de jouer les artistes incompris? Peut-être…

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