Je stresse donc je suis

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Le stress faisait partie intégrante de notre trousse à outil de survie lorsque nous nous baladions encore dans les bois en slip de peau pour chasser le mammouth et cueillir des noix. Logique, quand on y réfléchit : la nature ne nous a pas vraiment doté de capacités extraordinaires, ni d’arme ou d’armure biologique incroyable. Avec notre corps tout mou tout fragile, nos dents de vache sans force dans la mâchoire, nos mains juste bonnes à faire des gros câlinous, et notre vitesse de pointe d’un vélo silex* fatigué, difficile de se sentir en sécurité dans un monde sauvage, inconnu et dangereux.

* humour de correcteur automatique

Par contre, on a développé ce truc imparable, le stress. On a appris à se mettre dans un état d’alerte extrême, sans manifestation de danger imminent. En somme on anticipe et on fait des déductions. Parce que si un tigre à dent de sabre débaroule sans crier gare en plein milieu de notre randonnée dominicale, on n’est ni assez fort pour lui faire face, ni assez rapide pour le fuir. Par contre si on est un bon homo sapiens bien élevé, on fait ce chemin neuronal : forêt = danger potentiel = mort, donc on se prépare avant. On prend nos meilleurs outils pointus, on y va en groupe, ou on n’y met tout simplement pas les pieds dans cette fichue jungle.

Cette habitude de voir des dangers partout et tout le temps ne nous a jamais quitté, alors même que nous avons troqué les slips de peau pour des cuirs végétaux, éthiques et responsables et que nous vivons à l’abri coupé de la nature, ou dans une nature sous contrôle. Mais comme nos vies sont plus complexes, les chemins neuronaux du stress sont plus longs. Exemple : Facture à payer = besoin d’argent = besoin de travailler = si pas de travail, pas d’argent = si pas d’argent, pas de quoi payer mes factures = se faire rejeter par la société = finir seul, abandonné, sans nourriture ni logement = mort.

Aujourd’hui notre stress est continu parce qu’il n’a pas de réponse rapide et efficace. On se lève le matin sachant qu’on va passer une journée tendue avec des supérieurs lourdingues, mais on ne peut pas fuir, parce qu’on a besoin de cet argent mensuel pour survivre, et on ne peut pas non plus aller au taf avec une lance en pierre pour transpercer le responsable du département au premier haussement de ton. Lui-même d’ailleurs vit dans un stress constant de ne pas atteindre les objectifs fixés et de perdre son poste, sous la pression de ses supérieurs directs, qui vivent sous la pression de ne pas mettre assez de pression à votre manager, sous la direction d’un homo sapiens qui a peur de faire faillite, de perdre son niveau de vie, de ne plus pouvoir payer ses factures, etc… la suite tu la connais.

Au fond le stress fait partie intégrante de notre condition humaine. Une vie sans stress, ça n’existe pas, c’est un mensonge du nouveau business bien-être et développement personnel (change my mind dirait le meme). Ce n’est pas non plus un indicateur de manque de confiance en soi; c’est un état normal, inhérent à tout être humain. Paradoxalement, changer d’angle de perception sur le stress pour l’accepter comme partie intégrante de nous-même peut aider à l’apaiser. Je stresse, c’est normal. Je stresse parce qu’il y a beaucoup d’enjeux dans cet entretien de travail, parce que c’est la crise, parce que je n’ai plus de thune, parce que personne n’écoute ma chanson disponible sur toutes les plate-formes de streaming en suivant ce lien, etc. Ne pas stresser dans ces conditions, c’est au fond ça qui n’est pas naturel.

On peut même aller plus loin : je reconnais mon propre stress me permet de reconnaître aussi le stress des autres, sans jugement. Untel a réagit de façon inappropriée parce qu’il était stressé, ce n’est pas grave, c’est humain. Notre cher responsable direct crie sur tout le monde, c’est normal, il stresse. On comprend, par empathie, et grâce à l’empathie, on instaure des communications saines. Chef, je sais que c’est stressant, ça l’est pour nous aussi, et nous mettre double dose de pression est contre-productif (modèle de communication utopique sur un lieu de travail).

Je suis moi-même un grand pratiquant de stress quotidien sous toutes ses formes: angoisse, anxiété, peur, etc. Et je sais à quel point c’est frustrant de se voir opposé un « bah stresse pas, ça sert à rien! », quand on est dans un état de tension intense. Ou alors, de devoir énumérer toutes les raisons logiques de son stress et recevoir comme réponse « non mais ça vaut pas le coup de stresser, tu vas pas mourir, rien n’est grave, tout va bien se passer, tout a lieu pour une raison, etc. ». Je ne sais pas vous, mais moi, ça ne marche pas cette méthode de non-reconnaissance de mon état, au mieux je continue à stresser en silence, au pire je me sens diminué parce que je « stresse pour un rien ».

Stresser est normal, sain et naturel, c’est une preuve que je suis bien en vie à l’instant T, et que je compte continuer à l’être à l’avenir. Il faut plutôt se méfier de ceux qui ne stressent jamais, ou ne stressent plus; soit ils mentent, soit ils ont pris des décisions dangereuses pour leur vie ou celle d’autrui. Aux ayatollahs du yoga et de la méditation de comptoir : on n’arrête pas de stresser sur commande quand vous l’ordonnez (oui, « stresse pas » et « faut pas stresser », ou « faut que tu médites », « fais du yoga », sont des impératifs, donc des ordres. Bande de managers frustrés.) Le but de ces disciplines n’est d’ailleurs pas de vivre détaché de toutes nos émotions et réactions humaines, mais au contraire de les accepter comme partie intégrante de notre être pour cohabiter avec elles du mieux possible.

S’autoriser à stresser, c’est apprendre à se faire confiance. C’est savoir se dire « tiens, je stresse, pour quelles raisons? ». En identifiant ainsi les sources potentielles de stress on peut trouver une réponse adéquate. Se refuser de stresser, ou de reconnaître qu’on l’est, empêche ce voyage intérieur purificateur. On reste dans cet état constamment, sans vraiment savoir d’où il nous vient, pensant qu’on ne « stresse pas, c’est juste qu’on est comme ça ».

En somme, pour vivre heureux, vivons stressés.

1 commentaire

  1. Tout va bien. Perds pas espoir car on n’est jamais seuls. On est les enfants des étoiles. On existe, enfin je crois, la plupart du temps. Tu n’es pas seul et tu t’en sors très bien. Et les peurs sont nos moteurs.. Voilà ce que j’en pense.
    La peur me hante toujours. J’ai conscience de la beauté et de la fragilité des choses. J’ai conscience de la beauté et de la fragilité de nous, alors j’ai peur qu’arrive un événement qui fasse tout arrêter. Mais qu’aurais-je été sans la peur, sinon une arriviste de plus ?
    Que la peur me guide sainement, que la passion anime mes gestes.
    Que la douceur des choses m’englobe et me réchauffe le cœur.
    Que je puisse un jour en rire, de cette peur face à l’insoutenable légèreté de l’être.

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