Assis à même le sol, adossé au clic-clac fourni avec le studio d’une quinzaine de mètres carré que je louais depuis ma troisième année de licence, je contemplais pour la première fois depuis bien longtemps ce vide profond, prenant, étouffant cultivé en sourdine les années précédentes. Les yeux endormis, peut-être même clos, la bouche entrouverte, les épaules tombantes, le dos avachi, les bras recouvert d’une chair de poule impossible à lisser, les jambes repliés emportées par mes pieds glissant sur le sol stratifié, je laissais enfin mon cerveau à sortir du carcan dans lequel je l’avais enfermé depuis le commencement de ma vie après-lycée, et que je resserrais toujours plus au fil du temps, espérant le faire taire, lui donner une forme acceptable pour me sentir autorisé à vivre sur cette planète. Je dis « je laissais », mais c’est peut-être plutôt lui qui n’en pouvait plus et s’est finalement laissé exploser.

La nuit commençait à tomber, l’heure dorée était déjà passée, sans qu’on n’en ai vu la moindre luisance dans le ciel enveloppé de son manteau gris foncé de novembre. Il faisait sombre dans mon studio. Normalement, à cette heure-ci, j’allume la lumière et je me noie dans des séries. Buffy contre les vampires peut-être, ou Kaamelott. Mais la veille, je m’étais débarrassé de cet énorme téléviseur à tube cathodique qui trônait dans mon unique pièce, fatigué de l’espace comme de l’énergie qu’il me subtilisait. À sa place, j’avais posé un modeste tourne-disque, dont le minuscule écran bleu affichant les différents modes de l’appareil constituait l’unique éclairage de l’environnement. Je l’avais également accompagné d’une petite collection de vinyls empruntés  à long terme auprès de mes parents. Parmi ces pièces d’un autre temps se trouvaient plusieurs albums des Pink Floyd.

Les Pink Floyd, oui, je connaissais. C’était cool de dire qu’on aimait les Pink Floyd il y a dix ans, ça doit encore l’être aujourd’hui. Seuls les vrais connoisseurs de rock authentique disaient qu’ils étaient fan des Pink Floyd. Dire qu’on n’aimait pas les Pink Floyd quand on était guitariste pouvait s’avérer dangereux. Alors moi, comme tout le monde, j’affirmais que David Gilmour était un génie et que rien n’avait jamais égalé le son des Pink Floyd. En vrai, je n’avais jamais vraiment écouté les Pink Floyd, et pour moi leur discographie se perdait dans des simili-« The Wall ». Et puis j’avais passé les trois dernières années à écouter la discographie des Who en boucle, ce qui me donnait d’office le titre de mec relax qui écoute de la bonne musique d’un autre temps. We don’t need no, education..

Sans téléviseur ni autre forme d’occupation, j’avais saisi l’album « Wish you were here » pour en regarder la pochette en détail, où deux hommes se serrent la main en plein centre de la photo, au milieu de hangars que je qualifierais de typiquement américain dans les années 70. Le gaillard de droite est en feu, mais semble plutôt tranquille par rapport à ça. Sa tranquillité doit avoir rassuré le mec de gauche, car il a lui l’air de se dire qu’il a enfin rencontré l’homme qu’il lui fallait. « Enfin un type qui en a! Vous êtes embauché mon vieux! » Je suis tenté de tester cette méthode pour des entretiens d’embauche. Bon, vu comme le feu semble se répandre dans le coin supérieur droit de la photo, à sa place je m’inquiéterai quand même un peu. Ce petit coin brûlé donne l’impression que c’est la réalité toute entière qui tend à s’enflammer.

L’esprit engourdi par cette image autant que par le sens de plus en plus chaotique de mon existence à l’époque, je déposai le vinyl sur mon tourne-disque et plaçai avec grand soin l’aiguille à l’extérieur du cercle. Je n’avais pas fait ce geste depuis tellement longtemps, qu’aussitôt une douce nostalgie m’embruma les yeux. Le crépitement des haut-parleurs capta immédiatement mon attention. Les premières secondes, je crus le vinyl esquinté, ou mon tourne-disque défaillant, tant la musique mit du temps à se lancer et tant le volume était faible. Mais j’étais de plus en plus emporté par les craquements du vinyl, cachet si cher aux amateurs de grain vintage. Puis une nappe de synthés « so seventies » commença à surgir d’un long fondu crescendo.

Sans comprendre le pourquoi du comment, j’étais complètement à la merci de cette musique. J’avais l’impression qu’elle décrivait le fonctionnement même de l’univers. Plus gênant encore, c’était comme si elle me comprenait. Elle était plus qu’un confident, plus qu’un maître spirituel; elle formait peu à peu un second moi, le syntonisant parfaitement avec des profondeurs dans lesquelles je refusais de sombrer, et m’y guidait tranquillement, sans pression, sans angoisse. C’était par là que j’allais. Non pas que je devais aller. C’était la continuation normale de mon existence, il n’y avait pas de quoi être effrayé, et il était inutile de continuer à vouloir emprunter d’autres sentiers, à l’apparence plus rassurante. Sentant ma résistance, elle envoya les premières notes de guitare pour me convaincre complètement. Et ces premières notes « bends » de Gilmour avaient fini d’achever toute résistance physique, m’amenant au relâchement décrit plus haut. Il m’avait fallu un long moment après la fin de la première face du vinyl pour sortir de cette torpeur.

Un changement drastique venait de s’opérer en profondeur: je n’étais plus un étudiant paumé en fac de japonais; j’avais passé un niveau, et j’étais devenu un mec paumé ayant abandonné la fac et vivant d’un job ingrat. La réalité, toute crue, sans apparat. Je m’en étais déconnecté, et employais tous les moyens possibles et imaginables pour la tenir le plus loin possible de mon quotidien. Gilmour, ce génie, s’était senti obligé de venir me l’envoyer en pleine face, comme une tarte à la crème dans la tronche d’un politique. Thanks dude. Désormais, il me fallait définir ce que je voulais faire de ce futur cadavre, jusqu’alors voué à une existence frustrée et bridée. C’était il y a bien 7 ou 8 ans. Depuis je crois que je ne désire qu’une seule chose : vivre d’autres illuminations de diamant fou.

Deep Down

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