Entre temps mort et temps libre

Entre temps mort et temps libre

Depuis que j’ai recommencé à travailler comme un vrai adulte (chômage mon amour, ne me hais point, j’avais besoin d’un peu de temps pour moi, pour réfléchir sur nous deux), le temps me contrôle, et j’ai perdu le rythme. Je n’ai plus l’habitude d’être à l’heure ou en retard, d’avoir un temps de pause chronométré, et surtout d’avoir du « temps libre ».

Le « temps libre ». Cette expression me fige un peu en ce moment; elle sous-entend qu’il y a un temps non-libre, c’est glaçant. Mais admettons, l’organisation du système moderne veut que nous soyons tous actifs pour que la routourne continue de tourner. Je donne donc une partie de mon temps chaque jour pour aider une entreprise à vivre, qui me sanctionne en retour d’un salaire. Ce salaire me permet de me loger, me nourrir et m’habiller, et par extension donc d’obtenir un temps « libre », libre de toute contrainte et stress lié à ma survie.

À présent ma vie se partage donc entre « temps de travail » et « temps libre ». Ce dernier étant désormais compté, il me faut le rentabiliser au maximum si je veux continuer à être productif. Je me met donc, sur mes jours de repos, une pression monstre, m’interdisant le moindre relâchement, et finit la journée sur les rotules psychologiques. Sans bien sûr avoir avancé d’un pouce sur mes « projets persos ». Il m’aura fallu plusieurs semaines pour mettre le doigt sur le problème : depuis que ma vie se partage entre « temps de travail » et « temps libre », j’ai supprimé de mon agenda tout « temps mort ».

Or, le temps mort, c’est vital. Je l’ai compris depuis que je ne l’ai plus. Tout est là, dans ces moments où l’on s’autorise à ne rien faire de productif. Où l’on a épuisé toutes les distractions à disposition, et où l’ennui est tel que la pensée est forcée de se tourner vers elle-même pour s’occuper, entrant ainsi sans s’en rendre compte dans un travail de méditation et d’introspection. Quand je ne travaillais pas, mes journées se partageaient entre « temps mort », ou « temps passif », et « temps actif ». L’un nourrissait l’autre, les réflexions du premier donnaient naissance au second. Aujourd’hui, ce que je considère finalement comme du « temps libre », j’essaie de le transformer en « temps actif », sans lui donner ce terreau primordial du « temps mort ». Résultat, rien ne pousse, pas même un pissenlit.

J’ai l’impression qu’aujourd’hui, tout nous pousse à éviter de ne rien faire. « Un café et hop, boulot-boulot ! » scande ma grand-mère à 70 ans passés. Une petite pause? On allume la télé, on sort son téléphone, on se distrait surtout, on évite de rester là, à ne rien faire. Ceux qui ne font rien sont des poids pour la société, ou en tous cas, ils n’aident pas à la faire marcher. Mais que se passe-t-il vraiment, quand on ne fait plus rien du tout, du tout ? On pense, on refait le monde, on imagine, on rêve, on visualise, on se projette. On développe une vision du monde propre à nous-même au fond, indépendante d’une vision suggérée, voire dictée, par les canaux de communication environnants.

En fin de compte, les temps morts sont les seuls qui nous permettent de nous sentir en vie.

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