« Si tu n’arrives pas à penser, marche. Si tu penses trop, marche. Si tu penses mal, marche encore. »
Jean Giono

 

J’ai maintenant fait six fois le tour de Strasbourg. Mes chevilles, mes genoux, mes hanches, mon dos, ma nuque se sont accoutumés à la douleur lancinante du mouvement de mes interminables pas. Mes pensées, elles, se limitent à de tenaces mélodies inconnues, potentielles chansons mortes dans l’œuf, à des réflexions furtives sur le spectacle ordinaire d’une ville un dimanche, ou se perdent dans d’hypothétiques scénarios basés sur ma vie quotidienne. Que se passerait-il si? Une question qui ouvre tout un monde, condamné à ne jamais sortir des limites physique de ma boîte crânienne.

Giono, il devait être marcheur professionnel. Il a sûrement monté sa boîte de marche à l’époque. Il réunissait les gens par groupe, ceux qui n’arrivent pas à penser, ceux qui pensent trop, et ceux qui pensent mal, et il les faisait crapahuter jusqu’à ce qu’ils aient une illumination. Et en attendant qu’ils reviennent, il réfléchissait au meilleur moyen d’avoir un de ses bouquins choisi pour une épreuve du bac dans les années 2000. C’était un visionnaire. Il avait lui-même beaucoup marché pour en arriver là.

Un roi sans divertissement. J’ai détesté lire ce livre. Il ne s’y passe absolument rien. Le jeune ado stupide que j’étais, amateur de jeux vidéos et de littérature fantasy, où actions, rebondissements, suspenses et dénouements improbables sont les maîtres absolus, se traînait lourdement d’une page à l’autre, borné à jouer les élèves sérieux et studieux pour une fois. Je n’avais qu’une envie, envoyer ce bouquin flotter dans la Méditerranée, sortir ma GameBoy et aller choper des Pokemon et des badges dans les environs Bourg Palette. Mais voilà, j’avais déjà fait péter mon Pokédex, et je voulais absolument avoir l’air intelligent en vacances en lisant un livre « normal ».

Je ne me souviens même pas de l’histoire de ce bouquin. Il y avait un type, le héros, il avait un nom de héros, mais je l’ai oublié. J’irais bien regarder sur Wikipédia vite fait, mais j’ai la flemme. Ce bouquin m’avait paru long, interminable, insupportable, imbuvable, et pourtant! Je n’en oublierai jamais la fin, et ce revirement total de mes sentiments envers l’auteur-marcheur. Comme on ne cause pas de Game of Thrones ici, je me permet un spoil pour ceux qui ne l’ont pas lu : à la fin, le mec, il se tue en fumant un bâton de dynamite au lieu de son cigare. Mais genre, volontairement quoi. Il ne s’est pas juste planté de boîte avant de sortir dans son jardin, non. Il a sciemment prix un bâton de dynamite, est sorti en mode « ok les gars, je vais merfu, je reviens », et il s’est auto-explosé la face.

Alors maintenant imagine, tu es assis depuis des heures à regarder dans le vide, il ne se passe absolument rien de rien dans les parages, tu sombres dans une torpeur languissante, tu atteins cet état où tu n’arrives pas à te motiver à bouger, mais en même temps tu n’as pas envie de rester où tu es, et soudain, à quelques mètres de toi, BOUM! Une explosion! La fin d’Un roi sans divertissement a eu cet exact effet Kiss Cool sur moi. Tout à coup mes sens de l’araignée étaient en alertes, je me suis senti génialement piégé par ce randonneur; écrire tout un bouquin chiant à mourir sans jamais exprimer clairement que cet ennui, cette chiantise, c’était celle que le héros au nom de héros ressentait à propos de sa vie! Wow! Biatch! Et qu’il a préféré se buter de manière explosive plutôt que de continuer à sentir sa vie s’écouler sans le moindre intérêt? J’ai compris brutalement que je n’avais rien compris, à ce bouquin comme à la vie. Et je traîne encore les souvenirs de l’ennui de ma lecture comme de ce revirement brusque d’émotions.

Quelques douze années plus tard, j’y repense encore, et je ressens encore plus de proximité avec ce héros au nom de héros. J’ai connu un peu plus d’années sans divertissement depuis lors, et souvent, la morosité de la routine m’emporte, quand bien même j’essaie de toutes les manières de l’amoindrir, ou au mieux de la masquer. Je n’en suis pas à sortir me fumer un pétard, littéralement – serait-ce là l’origine de l’expression? -, mais j’ai du mal à accepter que ma vie ne soit pas une succession d’actions et de rebondissements à en faire pâlir Hollywood.

Pire encore, au lendemain d’un concert ou d’un spectacle où tu étais sur scène, sous « les feux de la rampe », où tout le monde faisait attention à toi, te suivait, te regardait, t’écoutait, tu retombes dans la normalité, celle où tout le monde s’ignore poliment et évite de se croiser du regard. Bon, on ne va pas se mentir ici, je n’ai pas non plus à mon actif une activité mirobolante côté scène/spectacle. Mais justement, ce manque d’expérience dans la rechute, je le paie plutôt plein tarif encore. À tel point que je me demande s’il ne vaut pas mieux redouter l’après-scène plus que la scène elle-même. Mais je me referai un topo mental là-dessus quand j’aurais vraiment bourlingué.

Septième tour de Strasbourg, je suis fatigué de marcher comme de penser. Mais je n’ai toujours pas envie de merfu.

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