Ciel gris, Brassens et Sartre

Je vois encore le ciel gris collé à la fenêtre de toit de ma chambre. Je suis allongé sur le sol, on a récemment remplacé la moquette beige par un balatum. J’ai piqué le CD de Georges Brassens de mon père, une compilation de ses grands succès. J’aime écouter Brassens. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Un ami me l’a fait découvrir quelques semaines auparavant, il avait enregistré sur une cassette stéréo « Auprès de mon arbre », et avait déjà appris les paroles par cœur. J’étais étonné de le voir aussi enthousiaste à l’écoute d’un chanteur d’un autre temps, à une époque où l’on s’employait plutôt à apprendre les paroles de « Y a du soleil et des nanas ». Son enthousiasme m’avait toutefois contaminé. Moi aussi, je voulais chanter ces mélodies entêtantes par dessus la musique. Par chance, le CD de mon père contenait le livret avec les paroles, me facilitant grandement le travail. Je commençai par « L’auvergnat », pour je ne sais quelle raison, la mélancolie de cette chanson m’attirait plus que les guillerettes « Gare au Gorille » ou autre « Le Pornographe ».

C’était un dimanche sans saveur particulière. Un ciel gris, une température neutre, aucune activité intéressante à portée de main. La Megadrive avait dû m’ennuyer, ou peut-être m’avait-elle été confisquée. J’écoutais ce CD pour la énième fois, en sentant une gêne inexplicable, indescriptible s’emparer petit à petit de mon corps juvénile. Vint « Les sabots d’Hélène », je ne la connaissais pas encore, je tentai alors de me concentrer sur le texte pour l’apprendre au plus vite. Il était assez facile, répétitif. Mais ce malaise grandissant mit bien à mal mon projet. De plus en plus, je me sentais comme écrasé par ma propre chambre, tout ce faisait à la fois plus grand, comme pour mieux m’enfermer, et plus étouffant. Le carré de nuages gris qu’offrait ma fenêtre semblait vouloir peu à peu me priver de toute lumière du soleil. La musique sortant de ma chaîne-hifi se faisait plus oppressante, la voix de Brassens plus grave, sa guitare plus nostalgique, comme si l’on cherchait à m’attraper pour m’empêcher de bouger, à tout figer autour de moi, l’espace comme le temps. On cherchait à m’emprisonner, je me sentais de plus en plus mal, j’ai vite éteint ma chaîne-hifi, et j’ai couru au dehors avec une seule pensée : « je vais aller jouer dehors! ». « Jouer dehors », cette idée m’était salvatrice. Mais une fois dehors, ce même goût désagréable me serrait la gorge. J’avais envie de pleurer, de rire, de m’énerver, mais je n’avais aucune raison valable de me laisser aller à l’une de ces trois émotions. Je continuai donc à courir. Un gamin qui court, au moins, ça n’intrigue personne. Le village était vide. Un vide lourd. « Je vais aller chez Rénald ». Je jouais beaucoup chez lui à cette époque. Il avait plein de jouets, avec toutes ses figurines diverses et variées on pouvait passer des après-midi à créer des histoires plus improbables les unes que les autres. « Je ne dois pas rester là, je dois faire quelque chose ». Rénald n’était pas là. Ca devait être les vacances, il était sûrement parti. Je rentrai, penaud, chez moi, tentant d’imposer une raison à ses élans incompréhensibles. « Tout va bien », « Mais qu’est-ce qu’il m’arrive? », « Rien de grave, je vais trouver un truc à faire à la maison et ça passera ».

Éventuellement, le malaise s’est apaisé, je ne sais plus comment. Les images les plus claires que je garde de cet après-midi sont ce carré de ciel gris à travers ma fenêtre, et ce même ciel gris, gargantuesque, une fois dehors, tentant de m’écraser comme le vulgaire gamin que j’étais, insignifiant, myope, maigrelet. C’est le premier malaise existentiel dont je me souviens, mais ce fut de loin le dernier. Résigné, j’ai fini par m’habituer à ces sensations inexplicables, les sentant arriver comme une migraine, impuissant face à leur inexorabilité, mais conscient de leur temporalité. Attendre que ça passe sans en chercher ni la cause, ni le remède; qui sont d’ailleurs certainement les deux faces d’une même pièce.

Quelques quinze années plus tard, et cinq ou six ans après le bac de philo, je me décide à découvrir enfin pourquoi ce fameux Sartre a tant fait parler de lui, et pourquoi il nous fallait à nous autant parler de lui. J’ai commencé par lire « La Nausée ». Je n’aurais jamais pensé qu’il était possible de décrire ces malaises existentiels, sorti de dieu sait où, avec des mots. Sartre leur donnait même un nom avec majuscule : Nausée. Malgré la solitude propre à la lecture, je me sentais tellement moins seul. Je l’aime bien, le Jean-Paul, depuis.

Ciel gris

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