Je marchais le soir tombant dans Strasbourg, quand l’enseigne d’une boutique s’offrit au hasard de mon regard. « Cicatrice de mode » lus-je inconsciemment. « What? ». Il me fallut deux pleines secondes pour redonner aux lettres leurs formes originales : « Créatrice de mode ». Pendant ce laps de temps, j’ai senti la réalité entière vaciller. Il a fallu à mon cerveau ce court moment pour comprendre que la méprise venait de moi, et non pas du monde extérieur. Mais mon premier réflexe, comme j’étais dans la lune (comme à peu près 90% de mon temps éveillé), aura été de prendre ce que ma vue m’offrait sans le remettre en question. « Cicatrice de mode » fut donc à mes yeux, pendant ces cruciales secondes, une enseigne tout-à-fait normale, quoiqu’originale, en plein centre-ville.

Mais même après le retour au contrôle de ma raison, l’expression ne voulait plus me quitter. « Cicatrice de mode ». Sous ses mots se révélait un paradoxe authentique, omniprésent, assommant de vérité sur notre monde, notre société et sa chère consommation. Une réalité trop aveuglante, que l’on choisit de ne plus voir. Jeans déchirés et délavés, T-shirts troués, cicatrices superficielles devenues tendance. Images de perfection, de beauté naturelle, de style charismatique sur les écrans, dans les vitrines, qui ne laissent en rien supposer les conditions de travail dans les usines de textile en Asie. Et quand ces images d’arrière-boutique ressortent, on s’empresse de les étouffer sous un coussin bien plumé de green-washing; étiquettes vertes, matières écologiques, produits éthiques, bio, etc. Et c’est qui « on », ce petit con qui ne dit pas son nom?

Pour autant, je ne reconnais pas ce texte comme engagé. J’ai cherché à décrire ce sentiment d’impuissance face à ma propre schizophrénie consommatrice; ça me révolte, mais quand j’ai besoin d’un froc, je vais chez H&M. Et je me dis que quand j’aurais plus de thunes, plus de temps, je chercherai à acheter ailleurs, à consommer plus « juste ». Dans le même temps, je suis conscient de devenir ainsi une cible du marketing green et de ces produits à l’image écologique, équitable et économique; le trio utopique.

En attendant, je me console en achetant un jean non troué, non délavé, à 20 balles, et en laissant l’usage et le temps le remettre à la mode. Je le porte donc jusqu’à ce qu’il crève officiellement, à savoir jusqu’à ce qu’il laisse paraître certaines parties de moi que je ne souhaite pas forcément exposer au grand public #mateubetmonluc

J’achète quand même, mais est-ce que j’oublie?

Cicatrice de mode

Cicatrice de mode

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