Chienne de vie

Publié le
{"key":"hb2"}
Temps de lecture : 3 minutes

Depuis un an on oscille entre confinement, couvre-feu, masque, semi-confinement, re-miconfinement derrière. L’art, la musique, le spectacle vivant, autant que les restaurants, bars, lieux publics jugés « non-essentiels » en termes économiques pour le bon fonctionnement du pays, ont tous été rangé au placard, dans un foutoir sans nom. On essaie de temps à autre de sortir quelque chose, mais c’est déjà tellement le bordel qu’on ne retrouve rien.

De mon côté je venais de m’installer à Villeurbanne quand ont commencé les hostilités. Mon plan était simple et efficace : balancer mes morceaux en live le plus souvent possible, je voulais bouffer du concert jusqu’à plus pouvoir entendre mes propres chansons. Je suis au chômage, une chance, je n’ai pas à penser à comment survivre en temps de Covid pour le moment. J’ai plus ou moins profité de ce temps libre pour me remettre à niveau, en écriture/composition, technique guitare, chant.. Mais aussi, j’ai fait ce que je sais faire de mieux : j’ai angoissé.

J’angoisse encore de temps à autre, être consistant c’est important. Vous savez ce que c’est, quand la vie vous prend à la gorge et vous montre tout ce que vous avez fait de travers, et le peu de temps qu’il vous reste pour trouver un chemin qui vous convient. Bon, en vrai, on dit « la vie », mais elle n’a pas grand-chose à voir là-dedans. La vie est, sans notion de bien ou de mal, de joie ou de peine, et à vrai dire, en l’accusant d’être la responsable de mon angoisse, je m’accuse moi-même; plus précisément, j’accuse ma relation avec elle. La vie évolue en fonction de nos décisions, de nos accidents, de nos actions, de nos réactions. Peu importe ce qui peut arriver à l’extérieur de moi, ce sont mes processus internes qui me définissent.

« La vie n’est qu’un rêve », assure Don Miguel Ruiz dans ses Accords Toltèques. Nous serions tous des rêveurs, partageant un rêve commun, si mes souvenirs sont bons. Le fait que la vie ne soit qu’un rêve, renvoie bien à cette subjectivité face à la réalité. Au fond, mon expérience de vie ne définit pas la Vie dans son absolu, la Réalité, la Vérité Ultime, parce qu’elle est automatiquement interprétée par mes processus internes. Ces processus sont eux-mêmes définis par mes expériences, mon éducation, mon héritage familial, mes origines, etc. qui forment, selon les Accords Toltèques toujours, notre champ de croyances.

Et nos croyances nous apprennent, souvent, que « la vie est belle », ou qu’elle est « dure », ou « chienne ». Mais au fond, la vie est, et ce qui est « beau », ou « dur », ou « chien », c’est la manière dont nous la recevons, l’expérience que nous en faisons. Et peut-être l’expression populaire la plus juste à ce sujet est le fameux : « c’est comme ça, c’est la vie ». On l’emploie plus souvent pour dénoter la fatalité, l’injustice, ou notre impuissance face à une situation, alors que peut-être elle sous-entend plutôt que nous ne pouvons certes pas changer les événements qui se produisent ou se sont produits, mais nous pouvons contrôler notre façon de les voir et de les recevoir.

Pour autant, faut-il vivre dans une espèce béatitude constante, de détachement, en acceptant tout ce qui se passe dans le monde avec une apathie bienveillante? Ce message tellement sermonné par la mode de la spiritualité qui s’étale depuis plusieurs années ne manque-t-il pas d’un peu de nuances? Car si mon seul champ d’action est de « prendre la vie comme elle vient », je m’inscris dans une forme de passivité, je me refuse la capacité de changer les choses lorsqu’elle ne me conviennent pas. Je m’adapte à l’environnement, mais lorsque cet environnement est créé par les décisions d’un autre, pour correspondre à son « rêve », sans prendre en considération mon « rêve », ne deviens-je pas une sorte de personnage secondaire, voire de figurant de la vie, de ma vie?

« Indignez-vous! », s’exclamait l’essai de Stéphane Hessel il y a 10 ans, pour nous rappeler que nos processus internes face à la vie ne peuvent pas s’inscrire que dans l’acceptation et l’adaptation. Il est sain, et naturel, que l’on refuse, que l’on se révolte, car c’est justement ce sentiment brûlant de vouloir changer, améliorer notre vie qui lui donne du piquant, du goût, du relief. C’est se trouver « une raison de vivre » en d’autres termes, au lieu d’accepter que la vie a ses propres raisons, et que nous ne sommes que les acteurs d’une production qui nous dirige, nous dépasse, une forme de destin inéluctable qui décide à notre place.

Souvent je balance entre ces deux attitudes, m’adapter ou m’indigner. La difficulté de tirer le vrai du faux des informations de nos médias modernes n’aide pas, le virus est-il dangereux, inoffensif, les mesures exagérées, insuffisantes, on pourrait tirer autant d’arguments plus ou moins valides pour chaque camp; preuve de plus que la réalité dépend uniquement de ce que l’on veut y trouver.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.