Portrait de Jean-Louis Murat

« Babel » de Jean-Louis Murat : histoire du temps qui passe

Désormais, tu laisses la fatigue te quitter quand elle en a envie, plutôt que d’essayer vainement de la chasser à coup de caféine et de frottements des diverses parties de ton corps pour leur redonner vie. De toutes façons, la journée qui t’attend, tu la connais par cœur, et elle n’a rien qui vaudrait de se faire violence dès le matin.

Maintenant que tu as émergé de ton sommeil, que tu as ouvert les yeux, le même enchaînement de gestes, paroles, chemins et visages t’attend. Depuis des mois, des années. Tu ne luttes plus contre cette routine, pourquoi devrais-tu lutter contre ta fatigue? Ton corps bouge mais tu le laisses faire: il connaît par cœur la marche à suivre. Tu ne te perds même plus dans tes pensées. Tu ne penses plus trop loin de toutes façons. Qu’est-ce qu’on bouffe à midi, qu’est-ce qu’on fait ce soir? Ce weekend? La radio crache la même musique, les mêmes voix annoncent les mêmes nouvelles en boucle. Elles sont graves, mais la gravité ne te touche plus. Ce monde ne te touche plus. Aseptisé, tu ne crois plus en rien. Tu es juste perdu. Et fatigué de chercher un phare, tu laisses ta barque dériver au gré des vents.

Pochette de l'album Babel

Pochette de l’album Babel de Jean-Louis Murat

Sur ce sempiternel chemin que tu empruntes tous les jours, tu passes à côté d’un vieux bistrot – un de ceux qui ont l’air d’avoir été mis en place avec un pack d’éternels habitués, inchangés depuis ton arrivée. Tu sais que tu ne mettras jamais les pieds dans cet endroit, mais ça te fait du bien de regarder ce qu’il se passe à l’intérieur; comme si les gens de cet établissement étaient plus misérables que toi, et ça te fait sentir un peu moins misérable toi-même.

Dans ce troquet à l’hygiène douteuse, tu avais repéré dès ton premier passage, un vieil homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux mi-longs fatigués, au visage usé par le temps, mais sur lequel on peut encore voir les traces d’une beauté intrigante. Ce qui t’avait d’emblée frappé, c’était son regard. Des yeux d’un bleu perçant, profond, tranchant net avec la lassitude qu’ils laissaient tomber sur le monde alentour. Un regard pareil supposait une vie chargée en émotions. Et ça te suscite toute sorte d’interrogations : qu’est-ce que ce vieux fiche ici, dans ce rade perdu, tous les matins, dans une routine aussi peu enviable que la tienne?

Portrait de Jean-Louis Murat

Portrait de Jean-Louis Murat

Tu passes toujours à la même heure, et il est fidèle au rendez-vous : à l’intérieur à côté de la grande baie vitrée qui donne sur le trottoir les jours au temps maussade, faisant face au flot de passants sur la chaussée. Sur la première table de la courte terrasse étalée devant l’enseigne, à côté de la porte d’entrée, en été. Un expresso, toujours. Avec un sucre, dont le papier, roulé en boule, traîne sur la petite assiette à côté de la tasse. Le journal du jour plié et posé à côté de la tasse, bloqué sous un petit carnet, sur lequel traîne un stylo noir. Tu n’as toutefois jamais vu ni le journal, ni le carnet ouvert. Ils sont juste là, comme s’ils faisaient partie de la décoration de table. La plupart du temps, le vieux est assis, bras croisés, contre le dossier de la chaise, et regarde les gens passer, ou un point fixe que lui seul peut voir.

Peu à peu, épier ce vieux est devenu ta seule occupation active de la journée. Ça ne dure qu’un court instant, mais pendant cet instant ton cerveau entre en ébullition. Est-il là? Est-ce que quelque chose a changé aujourd’hui? Mais qui ça peut bien être? Qu’est-ce qu’il fait de sa vie? D’où vient-il? Et tu commences à l’imaginer gamin, puis jeune adulte, puis tu essaies de trouver un métier qui lui irait bien, une femme peut-être, des enfants. Un jour il est chef d’entreprise ayant fait faillite, un autre jour ancien alcoolique dépressif divorcé ayant perdu le contact avec ses gamins, ou encore artiste, écrivain sans best-seller, publiant difficilement ses romans au style réaliste magique, né de ses influences latino-américaines, culture qui a suscité son intérêt lorsqu’il est tombé éperdument amoureux d’une fille argentine dans sa jeunesse. Mais un jour elle est partie et il ne l’a plus jamais revue. Depuis il écrit toutes ses histoires en pensant à elle. Jusqu’à ce que ta routine te rattrape tu t’évades ainsi, vivant les vies fictives d’un inconnu.

Un jour, le vieux n’est plus là. Et si toutes les misères de ce monde ne peuvent plus t’atteindre, cette disparition te laisse vide, seul. La table est bien là, le journal également, mais pas d’expresso, pas de carnet, pas de stylo. Une chaise vide. Et à ce moment précis la réalité te frappe. Cet espace vide, c’est ta vie. Cette table, cette place, c’est là où tu devrais être. Mais tu n’y es pas. Tu es à côté, tu la regardes mais tu n’entres pas dans la scène. Tu te vois comme tu regardes ce vieux, comme si tu n’étais pas acteur de ta propre vie. Ton âme s’est éloignée de ton corps, et impuissante face à ta propre résignation à ne pas la suivre, elle te regarde déambuler dans ton quotidien. Elle se laisse traîner par cette masse de chair qu’elle ne contrôle plus, espérant chaque jour qu’un sursaut lui permettra de retrouver sa place dans ce cœur physique qui ne bat plus que pour survivre. Cet espoir se concrétise enfin, quand elle te voit perdu face à cette chaise vide. « Regarde, murmure-t-elle, voilà comme je te vois. Vide et inatteignable ».

Tu viens de renouer brutalement avec cette âme que tu rejetais. Peu à peu, tu sens ton corps s’illuminer intérieurement des pieds à la tête. Tout devient de plus en plus clair. Tu te diriges paisiblement vers la table et t’installes sur la chaise. Tu commandes ton expresso. Tu déballes le sucre et le laisses lentement s’imbiber de café avant de le laisser sombrer dans la tasse. Puis tu roules le petit papier en boule et le laisse tomber sur la petite assiette, à côté de la tasse. Le journal est bien là, mais sa position est différente, comme s’il couvrait quelque chose. Tu sais déjà de quoi il s’agit. Tu soulèves le journal et saisis le carnet du vieux, calmement, comme si tout était prévu, normal, orchestré. Et tu commences la lecture :

C’est signé Jean-Louis Murat. Ça relate plus de 30 ans de carrière, près de 30 albums. Ça sent encore les paysages verts et accidentés de l’Auvergne, la mélancolie, la joie, la douceur, la rudesse de la vie. Ça te parle à toi directement, sans barrière, sans détour.

C’est sûr désormais, ta vie ne sera plus pareille.

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