À la recherche de l’écriture oubliée

Les accords s’enchaînent sans queue ni tête, les impros solo sans aucune base, le capodastre se balade entre les frettes sans trop savoir où se poser; en face, un écran affiche Youtube en pause. À main gauche, un carnet ouvert sur une page vide et supportant un stylo ouvert. Je griffonne quelques mots, les barre, ouvre un logiciel d’éditeur de textes sur mon ordi, c’est plus commode pour écrire, au moins je peux effacer à volonté. Puis je continue à gratouiller sans grandes idées. Je me rappelle mes leçons de théorie musicale, dans telle harmonie, je peux jouer telle suite d’accords, sur tel accord chanter telles notes, puis mes cours de composition, comment structurer un morceau, intro, couplet, refrain, pont, solo, refrain, outro, mais il faut jouer avec les règles, tantôt les respecter, tantôt s’en défaire, créer la surprise, marquer les esprits par une mélodie entraînante, rester facile à suivre…

J’enchaîne pour la énième fois un morceau de fingerpicking que je travaille depuis près de deux ans, histoire de penser à autre chose, de laisser l’inspiration venir. Je parcours mon répertoire de chansons écrites jamais finies, début de couplet, de refrain, parfois même début de phrase, ou juste début de titre. Épuisé par tant d’efforts pour ne rien faire, je m’accorde une pause café bien méritée. Devrais-je vraiment m’entêter à vouloir écrire, composer, chanter? À quoi bon? Gagne-t-on sa vie avec cela? À 34 ans? Ne rêve-je pas un peu trop? Peut-être devrais-je commencer à penser à des plans B-C-D-E, faire plus de yoga, plus de tarot de Marseille, il y a bien des formations par-ci, par-là, je devrais pouvoir réussir à gagner un peu d’argent ainsi, ou bien écrire un bouquin, ça peut être sympa ça, aussi, tiens, si j’aime bien écrire en plus. Et la musique? Bah, la musique. Quoi la musique? Je ne sais pas, moi, la musique! Un musicien, ça joue, ça compose, ça partage. Je fais quoi, moi, dans tout ça? Ni l’un, ni l’autre, ni le dernier. Il serait peut-être temps de trouver un vrai travail, au moins ça apaiserait ma mamie Denise.  » T’as donc trouvé du boulot? – oui mamie, je bosse comme profdeyoga/écrivain/tarologue/serveur/caissier/magasinier/vendeur. -Ah bon. Au moins tes parents ils n’ont plus de soucis à se faire maintenant ».

Je me jette une dernière lampée d’infusion au thym, finalement pas de café, je bois trop de café ces derniers temps, ça ne me réussit pas. Je m’arrête un instant avant de m’asseoir à ce bureau. L’ampli, les guitares, les carnets griffonnés, les joies et douleurs passées, les aventures, les espoirs, les angoisses, et tous les morceaux de chansons qui traînassent mollement entre ces pages et cet écran. Tout est là, tout existe. Tout m’existe. Arrêter maintenant, c’est s’arrêter à quelques milles du port d’escale, et laisser sombrer le navire. Je m’assois, saisit ma guitare-gouvernail. « Simple, direct. Et tant pis si c’est maladroit ».

Et comme ça, l’air de rien, surgi du néant, les idées reprennent, grinçantes, brinquebalantes, le chemin de mon esprit. Je recommence à composer.

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